Le Blog de RichesHeures.net

samedi, 13 février 2010

Art contemporain et patrimoine : les restaurations de Monuments Historiques

Notre époque a vu l’accomplissement de restaurations étonnantes de Monuments Historiques, avec parfois une absence d’authenticité oubliée depuis le XIXe siècle. L’esprit qui anime certains restaurateurs est toutefois bien différent de l’idéal des Romantiques.

Avant la Renaissance, on n’accorde aucune importance au patrimoine architectural. Ce qui est dégradé, démodé ou inadapté, est irrémédiablement démoli.
Après la Renaissance, on met en avant les édifices antiques comme des modèles absolus. Mais seuls les plus exceptionnels sont partiellement protégés. On a ainsi, au XVIIIe siècle, consolidé et aménagé le pont du Gard en faisant preuve d’un certain respect. Mais la plupart des autres édifices ne bénéficient d’aucune considération et sous les gouvernances de Richelieu, de Louis XIV, ou pendant la Révolution, abbayes et châteaux sont détruits par milliers.


Il nous faut attendre les années 1820, pour que l’on s’intéresse enfin aux édifices médiévaux. On prend pleinement conscience que l’on risque de perdre une partie de ses racines, pendant que la modernité galopante commence à envahir l’environnement. On trouve aussi à l’arrière-plan des motifs nationalistes, alors qu’Allemands et Français revendiquent la paternité de l’art gothique.

Les restaurations prennent souvent l’allure de reconstructions. Quand on souhaite rétablir une partie disparue, on n’hésite pas à l’inventer totalement, en essayant toutefois de respecter l’esprit du style original. Les ajouts historiques jugés peu esthétiques ou trop modernes sont supprimés. L’actuelle flèche du Mont-Saint-Michel est ainsi une invention totale. Elle s’inspire de différents monuments sans liens directes avec la demeure de l’Archange, tandis que les vestiges de l’ancien clocher sont totalement détruits.

En réaction à cela, dans les années 1960, des architectes du monde entier se penchent sur le problème de la préservation du patrimoine architectural. Avec la Charte de Venise (1964) notamment, ils décident de définir des règles de restauration plus strictes. Il faut préserver au maximum les ajouts historiques, faire des fouilles et limiter les reconstructions. Quant cela s’avère nécessaire, les ajouts doivent être clairement repérables tout en restant discrets. La ligne directrice est de conserver au maximum le site pour le transmettre aux générations futures.

Mais ces règles vont être largement transgressées à partir des années 1980/1990. On est alors en présence de deux logiques qui s’affrontent et que l’on peut illustrer par les châteaux de Blandy-les-Tours (Seine-et-Marne) et de Falaise (Calvados).

A Blandy, on décide de redonner au château son aspect du XVIIIe siècle. Le but est aussi de mettre hors d’eau les tours, de permettre la circulation sur le chemin de ronde et de créer des salles d’expositions. Certaines parties sont reconstruites, comme les deux étages manquants de la tour Carrée, et certains détails inventés faute de documentations. Il est difficile après coup de voir la différence entre ce qui est original et ce qui est nouveau. Des murs datant d’au moins deux siècles et cachant l’entrée du donjon sont démolis. Cette restauration faite dans un « esprit historique » passe toutefois bien auprès du grand public.

A Falaise, le but est le même : il faut couvrir et aménager les salles du donjon pour y mettre un musée permanent. Mais le résultat est totalement différent. En prétextant la Charte de Venise, l’architecte décide de reconstruire les parties manquantes dans un style radicalement contemporain avec des matériaux modernes (béton, verre, acier…). Mais il effectue ses ajouts d'une façon si peu discrète, qu’il provoque une large réprobation.

Le but réel, et souvent assumé, de ces restaurations spectaculaires, est d’attirer un maximum de touristes. La Charte de Venise ne poursuit pas le même objectif, car sa visée demeure purement archéologique. Mais nos monuments historiques ont partiellement perdu leur vocation nationaliste et symbolique du XIXe siècle, pour devenir de simples attractions touristiques. L’authenticité archéologique n’est plus une priorité et les monuments les moins intéressants économiquement sont négligés. On peut certes le déplorer, mais un bâtiment, quel qu’il soit, doit-il être préservé sans conserver de fonction réelle ?

samedi, 30 janvier 2010

Uxellodunum : Le dernier combat de César en Gaule

Dans bon nombre d’esprits, le siège d’Alésia et la reddition de Vercingétorix en 52 av. J.C. marquent le point final de la sanglante guerre des Gaules. Les hostilités continuèrent pourtant durant toute l’année 51 et ne s’achevèrent qu’avec la prise de la place d’Uxellodunum.

Dernière année de conflit :
Le VIIIe livre des « Commentaires de César sur la guerre des Gaules » n’est pas écrit de la main du célèbre conquérant, mais attribué à Aulus Hirtius, l’un de ses légats en Gaule.  Hirtius nous raconte notamment que passé le choc d’Alésia, les Gaulois reprirent un peu partout le flambeau de la lutte et se soulevèrent contre l’occupant romain. Afin de ne pas laisser d’espoir aux vaincus, César reprit la tête de ses légions et les entraîna dans une ultime série de campagnes militaires. Il soumit d’abord les Bituriges (autour d’Avaricum, Bourges), puis tourna ses armes vers les Carnutes (région d’Autricum, Chartres), soumit les Bellovaques (région de Beauvais), investit le territoire des Pictons et assiégea Lemonum (Poitiers). Les meneurs gaulois se nommaient Comnios l’Atrébate (peuple installé autour de Nemetacon, Arras), Corréos le Bellovaque, Drappès le Senon (autour d’Agendicum, Sens), Luctérios le Cadurque (de Divona Cadurcorum, Cahors) … Le territoire du vieil ennemi de César, l’insaisissable éburon Ambiorix (région de Liège, Belgique), fut soumis à un traitement particulier : « César partit lui-même pour mettre à feu et à sang le territoire d’Ambiorix ; car, ne conservant plus l’espérance de réduire en son pouvoir cet ennemi frappé de terreur et fuyant au loin, il croyait devoir à son propre honneur de ne laisser dans les états de ce prince ni hommes, ni habitations, ni bestiaux, afin que, si par hasard quelques habitants échappaient à ce massacre, de si grands désastres leur fissent prendre Ambiorix en une telle haine, que tout retour en son pays lui devînt impossible. (Livre VIII, 24. »

Uxellodunum :
Vaincus et traqués, Drappès et Luctérios se réfugièrent sur le territoire des Cadurque, dans l’oppidum d’Uxellodunum. Le légat Caius Caninius les y poursuivit et investit la place : « Elle était de tous côtés défendue par des rochers si escarpés, que, même quand elle aurait été sans garnison, l’accès en eût été difficile pour une armée. » Drappès et Luctérios tentèrent vainement de se ravitailler en perspective d’un siège long et difficile. Drappès fut alors fait prisonnier et Luctérios contraint à la fuite. César arriva au pied d’Uxellodunum peu après. Sa première décision fut de couper l’approvisionnement en eau à la population rebelle et de bloquer tous les accès à la forteresse. La ville se rendit après quelques passes d’armes seulement, mais son châtiment fut terrible. Il fallait un exemple : « César sachant combien était établie sa réputation de clémence, ne craignait pas qu’on lui imputât d’être plus cruel que ne l’exigeait la nature des circonstances ; considérant d’ailleurs qu’il ne viendrait jamais à bout de ses projets, s’il éclatait plusieurs rébellions de la même espèce en divers lieux, estima convenable d’intimider les autres nations par l’exemple d’un grand supplice : il fit donc couper les mains à tous ceux qui avaient porté les armes, et leur laissa la vie, pour qu’ils devinssent eux-mêmes le témoignage évident des peines réservées aux méchants. »
Ainsi s’acheva la résistance des Gaulois à l’invasion romaine. La localisation d’Uxellodunum a fait couler beaucoup d’encre par le passé. Les historiens s’accordent désormais pour la localiser sur le puy d’Issolud, un impressionnant  éperon rocheux situé non loin de la commune de Vayrac (Lot).

Stéphane Gondoin

dimanche, 17 janvier 2010

La reconstitution 3D des arènes de Lutèce -1

La Gaule romaine est un vaste sujet pour tout ce qui touche à l’architecture. Les Romains ont apporté leur l’héritage méditerranéen, dans une  contrée qui ne connaissait que l’architecture en bois et en pierre sèche. Ces Romains avaient aussi un goût particulier pour les édifices colossaux. Les Gaulois, comme beaucoup d’autres peuples de l’Empire, voulurent à leur tour leurs monuments en style gréco-romain, pour montrer leur richesse et afficher leur désir d’intégration.

1- Le choix du sujet

Le choix de représenter des arènes et l’amphithéâtre qui les abrite semble évident. C’est en effet un type d’édifice monumental absolument inévitable pour toute ville digne de ce nom. Il symbolise aussi très bien la pénétration de la civilisation romaine et ses mœurs culturelles et politiques de l’époque.

Mais sur quelles arènes porter notre choix ? D’un point de vu éditorial, il nous faut un monument intéressant, impressionnant, connu, représentatif, bien documenté.
Les arènes de Lutèce, à Paris, répondent à tous ces critères.
C’est d’abord un amphithéâtre à scène représentatif du Nord de la Gaule et c’est le plus grand de ce type. Un amphithéâtre à scène est un édifice mixte, à la fois arène et théâtre. Il dispose ainsi d’un grand mur de scène et de coulisses similaires à ceux des théâtres. Nous pouvons ainsi traiter dans le même édifice la structure des arènes et celle du théâtre.
La cavea est ensuite semi-maçonnée, c’est-à-dire que la partie inférieure des gradins repose sur la pente d’une colline, alors que la partie supérieure a un soubassement maçonné. A Arles, les gradins sont entièrement maçonnés, alors qu’à Jublains, la cavea s’appuie sur une pente et des remblais. Nous avons donc à Lutèce la présence des deux options architecturales possibles.
Le plan du monument présente aussi l’avantage de posséder une cavea circulaire. Un plan ovale, comme à Arles, est plus complexe à modéliser.
Les arènes de Lutèce sont enfin copieusement documentées, car situées en plein cœur d’une ville déjà très connue.

2- Documentation

Redécouvertes dans les années 1860, dégagées et mises en valeur à partir des années 1880, les arènes présentent aujourd’hui un aspect très partiel. Seule une partie des soubassements a été préservée, alors que les portions de gradins que l’on voit aujourd’hui ne sont que des reconstitutions du XIXe siècle. Il nous faut donc revenir aux sources et analyser quels sont les vestiges authentiques.
On connaît assez bien les contours de l’arène ainsi que ceux des deux tunnels d’accès. Les bases de la scène restent parfaitement visibles et les contours extérieurs de l’édifice sont globalement connus, même si la partie ouest est encore enfouie sous des immeubles et le tracé de la rue Monge.
C’est la cavea qui est la moins bien connue. L’archéologue Jules Formigé (1879-1960), d’après des blocs de pierre retrouvés lors de fouilles (demi-colonnes, corniches…) et dans les fondations de l’enceinte du Bas-Empire de l’île de la Cité (les arènes et d’autres monuments ont été démantelés pour construire cette enceinte au IIIe siècle), a avancé que les arènes comportaient une façade monumentale en pierre de taille. Nous savons aussi que les bancs de la cavea étaient composés de gros blocs de pierre, car quelques-uns ont été retrouvés. La pente sur laquelle s’appuie la cavea est aussi trop faible pour la porter entièrement. Cela confirme la thèse d’une partie supérieure maçonnée et monumentale.

Cyrille Castellant

dimanche, 3 janvier 2010

Les ponts du Diable : Cahors, le pont Valentré, l’architecte et le Diable.

Le génie humain est souvent sans limite, mais il se trouve parfois confronté à des difficultés imprévues. Pour les surmonter, certains ont recours à des alliances peu recommandables et n’hésitent pas à vendre ce qu’ils ont de plus précieux : leur âme!

La vieille ville de Cahors occupe une presqu’île formée par un méandre du Lot. Au début du XIVe siècle, les consuls de la cité décidèrent de lancer un pont fortifié entre les deux berges de la rivière. La réalisation du projet fut confiée à un architecte de renom. Les travaux commencèrent aussitôt, mais le chantier s’enlisa et n’avança que très lentement. L’architecte se désespérait des retards successifs et il finit par se résoudre à requérir une aide surnaturelle pour faire avancer les choses. Le Diable vint à sa rencontre et lui proposa un pacte. Il s’engagea à le servir en tout ce que lui ordonnerait l’architecte, mais réclama son âme en échange. Le savant s’empressa d’accepter, trop heureux à l’idée de sortir de l’impasse où il se morfondait. Aussitôt les travaux reprirent à une vitesse hallucinante. Le Diable se comportait en ouvrier d’exception, réunissant les matériaux en un clin d’œil et les assemblant à la vitesse de l’éclair. En fort peu de temps, le monumental ouvrage s’éleva vers le ciel et se trouva en voie d’achèvement. L’architecte considéra alors avec crainte la perspective d’aller griller dans les flammes de l’Enfer. Son allié de circonstance n’allait bientôt pas tarder à se présenter et à réclamer l’encaissement de son dû. Il lui vint cependant une idée pour échapper à son funeste destin. Il appela le Diable et lui mit une passoire entre les mains :
-    Va mon ami, déclara-t-il, et apporte-moi de l’eau avec ceci.

Le Diable tenta l’expérience à plusieurs reprises mais échoua bien sûr chaque fois. Il comprit alors qu’on l’avait joué et qu’il ne serait jamais payé de retour pour sa peine. Pour se venger, il s’envola vers le sommet de la tour centrale et y arracha l’une des pierres d’angles. Jamais à l’avenir on ne pu faire tenir cette pierre, qui sans cesse se descellait. Au XIXe siècle, le restaurateur du pont la cimenta solidement et un sculpteur représenta dessus un diablotin tentant de la retirer. La tour est toujours connue sous le nom de « Tour du Diable ».

Bien d’autres ponts du Diable :

Il existe dans toute l’Europe, nombre de ponts auxquels se rattachent des légendes assez similaires. Devil’s Bridge au Royaume-Uni, ponte del Diavolo en Italie, Dyavolski most en Bulgarie, un pont est un lieu de passage reliant deux rives et qui contient toujours dans son histoire sa part d’ombre et de lumière. Pour prix de son aide, le Diable réclame le plus souvent la première âme qui le traversera. Mais il est généralement berné par un petit futé qui envoie sur la chaussée tantôt un âne, un chien, un chat… A défaut d’âmes humaines, le Diable doit se contenter d’une basse-cour infernale et de vivre son enfer au milieu des braiments, des miaulements ou des aboiements.

Stéphane Gondoin

mercredi, 9 décembre 2009

Petite histoire de l’Art Contemporain

Depuis quelques années, exposer des œuvres d’art contemporain dans des édifices historiques est devenu fréquent. Récemment encore, on a présenté les réalisations de Jeff Koons au château de Versailles. Que penser de ces choix ? Que recherchent les promoteurs de telles expositions ?

Avant de tenter de répondre à ces questions, il nous a semblé nécessaire d’évoquer la rupture incarnée par l’Art Contemporain dans l’histoire de l’Art en général. Nous nous intéresserons plus précisément dans de prochains billets à l’usage des monuments historiques comme lieux d’exposition, ainsi qu’aux restaurations utilisant l’architecture contemporaine.

I Petite histoire de l’Art Contemporain :

Un objet artistique est d’abord le produit du travail humain. Il peut avoir une fonction distrayante, mais aussi religieuse ou symbolique. Il est également pour le puissant un moyen d’afficher son rang social.

Par le passé, les objets les plus beaux étaient les plus coûteux. Peu de gens pouvaient s’offrir une œuvre de Michael Ange et celui-ci ne se privait pas de choisir sa clientèle. Le peuple devait pour sa part se contenter d’un art grossier fait de matériaux périssables. A la campagne, c’est dans les églises qu’il contemplait un art d’une qualité parfois moyenne, mais qui surpassait de très loin la médiocrité de son quotidien.

A l’ère industrielle, les méthodes de production de masse ont permis de créer des objets à la fois sophistiqués, beaux et peu coûteux. A partir d’éléments standardisées de ponts ferroviaires, un ingénieur a construit le monument le plus haut et le plus admiré de Paris : la Tour Eiffel.
La réponse des artistes a d’abord été de s’engager dans la sophistication technique. On reconnaît au premier coup d’œil les peintures murales néo-médiévale du XIXe siècle, avec leur tracé impeccable et leur perfection un peu froide.
Puis, lassés de recycler sans fin les formes du passé (néo-classicisme, néo-roman, néo-gothique…), les artistes ont essayé de créer un style entièrement nouveau, sophistiqué et élégant : l’Art Nouveau. Son succès fut éphémère, car l’industrie s’est vite appropriée ce courant.

Les artistes et leur riche clientèle ont alors pris acte du succès de l’industrie. Ils ont choisi d’abandonner le beau et la sophistication pour tendre vers le conceptuel. Les œuvres d’art ont toujours possédé un fond conceptuel, mais par le passé, la forme était belle et pouvait être appréciée pour elle-même par le non initié. Dans l’Art Contemporain, ce n’est plus le cas. L’objet d'art n’est plus que le support dépouillé d'un concept intellectuel.

Il y a donc eu une inversion dans la forme : l’art de l’élite est passé de sophistiqué et coûteux (à réaliser) à laid et simpliste ; L’art du peuple, autrefois laid et bon marché, est devenu sophistiqué grâce au coût amoindri par la production et la diffusion de masse. Ainsi, un film de cinéma peut coûter des centaines de millions de dollars à réaliser, mais sa diffusion devant des millions de spectateurs permet d'en amortir le coût. Jamais une œuvre d’Art Contemporain n’a coûté aussi cher à créer, même si la cote de certaines œuvres renommées peut atteindre des prix astronomiques.

Les styles architecturaux ont suivi un processus analogue et il existe désormais une véritable coupure entre les édifices de prestiges, « modernes », « futuristes », et l’habitat, « traditionnel » dans son écrasante majorité. Cette coupure n’existait pas auparavant. On relevait ainsi des motifs gothiques, Renaissance ou autres sur les maisons de familles modestes.

L’art de « l’élite » est aujourd’hui devenu repoussant pour le « peuple ».

Cyrille CASTELLANT

samedi, 28 novembre 2009

L’Odyssée de la Joconde

Les milliers de visiteurs passant quotidiennement devant mon sarcophage blindé, s’imaginent que mon sourire éternellement figé n’a pas quitté les salles du Louvre depuis la création du musée, à la Révolution. Comme des millions de Français, j’ai pourtant connu l’exode durant la Seconde Guerre Mondiale.


Dès 1932 et les premiers succès électoraux des nazis outre Rhin, les responsables de la conservation du patrimoine en France établirent une liste des œuvres à évacuer de la capitale en cas de conflit. Je figurais en tête de ce recensement. Je connus une alerte lors de l’invasion des Sudètes par la Wehrmacht, et je pris la route de Chambord en compagnie d’autres trésors prestigieux. La signature des accords de Munich le 30 septembre 1938, mit fin à mon exil et je revins à Paris quelques jours plus tard.

Lorsque la situation dégénéra pour de bon et qu’Hitler et Staline signèrent le pacte germano-soviétique, on ferma le Louvre au public. Avant même que ne fussent tirés les premiers coups de canon sur la Vistule, je regagnais ma maison de campagne en Sologne. Les coïncidences de l’histoire sont parfois étonnantes, puisque je logeais désormais sous le toit du dernier mécène de mon vénérable papa. Je ne restais cependant pas longtemps dans la garçonnière de François Ier et à peine les feuilles des arbres jaunies, je m’installais au château de Louvigny (Sarthe). Le rapprochement des bruits de bottes et le spectre de la défaite rendant le lieu trop dangereux, je me saisis à nouveau de mon bâton de pèlerin pour me réfugier à l’abbaye de Loc-Dieu (Aveyron). Ce n’était là que le début de mes tribulations.

Réfugiée de guerre

Les Allemands connaissaient parfaitement, depuis août 1940, les emplacements des dépôts d’œuvres françaises. Leur chef souhaitait ouvrir un musée consacré à l’art idéal (selon son goût) du côté de Linz, et n’hésitait pas à piller les collections des pays conquis. Il valait donc mieux que je disparaisse, si je ne voulais pas que mon sourire se ternisse en voyant défiler devant moi une foule d’uniformes à la croix gammée. Le 3 octobre 1940, je dormais au musée Ingres de Montauban. Des infiltrations d’eau et surtout la proximité d’un pont et d’une voie de chemin de fer, autant de cibles potentielles pour les bombardiers alliés, précipitèrent un dernier voyage vers le château de Montal (Lot, photo à droite) en mars 1943. On prit là grand soin de moi pendant deux ans. J’étais généralement installée sous une fenêtre, pour être évacuée la première en cas de danger. Parfois même, je dormais sous le lit du conservateur, en tout bien tout honneur évidemment…

Enfermée dans ma caisse, je ne sus pas grand-chose de la suite des événements. La folie des hommes se calma en 1945 et dès le 15 juin je revins à Paris. Ce fut pour moi un plaisir que de retrouver ma cimaise familière et cette tour de Babel que constitue le Louvre. Certains assurent que mon sourire était plus affirmé qu’à son départ. Qui sait…

Exposition à Chambord : « Otages de guerre – Chambord 1939 – 1945 » du 10 octobre 2009 au 2 mai 2010.

Stéphane Gondoin

(Photo : château de Montal - Lot)

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