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samedi, 12 février 2011

Documents relatifs à "Emma de Normandie, Reine au temps des Vikings"

Emma de Normandie figure à plusieurs reprises dans diverses enluminures médiévales. Ces représentations constituent de précieuses sources de renseignements.  Les documents administratifs permettent pour leur part de mieux comprendre les liens sociaux ou politiques entre les différents acteurs des évènements.

Qui était Emma de Normandie ?

La représentation de la duchesse Gonnor dans le cartulaire du Mont-Saint-Michel

Dans l'ouvrage "Emma de Normandie, Reine au temps des Vikings", est évoquée à la page 58 une représentation de la duchesse de Normandie Gonnor.

D'abord simple concubine, puis femme légitime du duc de Normandie Richard Ier (942-996), Gonnor survécut 35 ans à son époux. A l'occasion du mariage, son défunt mari lui avait constitué un douaire, c'est-à-dire un ensemble de biens destiné à assurer sa subsistance en cas de veuvage. Ce douaire se composait de droits et de péages divers, ainsi que d'un patrimoine foncier conséquent. Il n'appartenait pas réellement à Gonnor. Elle n'en était que l'usufruitière. Vers 1020 cependant, avec l'accord du véritable propriétaire, son fils Richard II (996-1026), Gonnor concéda une large partie de son douaire à l'abbaye du Mont-Saint-Michel.

Dans la seconde moitié du XIIe siècle, l'abbé du Mont Robert de Torigny entreprit de recenser tous les titres de propriété de son monastère dans un cartulaire. On y découvre la plus ancienne représentation connue de la duchesse Gonnor (BM. Ms. 210 f°23). Ce manuscrit fait aujourd'hui partie du fond de la bibliothèque municipale d'Avranches et est ponctuellement exposé au Scriptorial d'Avranches .

Les représentations d'Emma de Normandie dans La "Estoire de seint Aedward le rei, translatee de latin" - Milieu du XIIIe siècle

Dans l'ouvrage "Emma de Normandie, Reine au temps des Vikings", sont évoquées aux pages 123 et 124 deux représentations d'Emma de Normandie figurant dans "La Estoire de seint Aedward le rei".

P. 123 : Pendant que le roi danois Svein ravage l'Angleterre et rançonne le peuple, la reine Emma prend la fuite en direction de la Normandie avec ses deux jeunes fils, Edouard et Alfred. Ils sont accompagnés par un homme barbu. Il peut s'agir du roi Aethelred II, de l'abbé de Peterborough ou de l'évêque de Londres. Les costumes, armes et armures datent du milieu du XIIIe siècle. On se réfère là indubitablement au massacre des Innocents et à la fuite de Marie en Egypte (La Estoire de seint Aedward le rei tranlatee de latin - L'histoire du saint roi Edouard traduite du latin, v. 1250, Cambridge University Library, Ms. E.e.3.59 f° 4 v).

P. 124 : La reine Emma arrive avec ses fils à la cour de son frère, le puissant duc Richard II de Normandie. Le potentat les accueille avec bienveillance. A droite, le roi Svein est transpersé par saint Edmond pour avoir osé profaner son sanctuaire de Bury (La Estoire de seint Aedward le rei tranlatee de latin - L'histoire du saint roi Edouard traduite du latin, v. 1250, Cambridge University Library, Ms. E.e.3.59 f° 4).

La représentation d'Emma de Normandie figurant dans le "Liber Vitae" du New Minster à Winchester

Dans l'ouvrage "Emma de Normandie, Reine au temps des Vikings", est évoquée à la page 167 une représentation de notre Emma figurant dans le "Liber Vitae" du New Minster, à Winchester.

Un "Liber Vitae" (Livre de vie) est une sorte de livre d'or tenu par une communauté monastique. Il contient les noms de tous les bienfaiteurs de l'établissement. Ceux qui y figurent peuvent espérer s'attirer les bonnes grâces du Seigneur. Emma et Knutr offrent une croix d'or et d'argent au New Minster de Winchester (Liber Vitae de New Minster, British Library Stowe 944, fol 6 r). Il s'agit de la plus ancienne représentation connue d'Emma de Normandie (avant 1035).

La représentation d'Emma figurant dans l'"Encomium Emmae Reginae"

Dans "Emma de Normandie, Reine au temps des Vikings", est évoquée à la page 194 une représentation de notre Emma figurant dans l'Encomium Emmae reginae (Eloge de la reine Emma).

L'Encomium est un ouvrage rédigé vers 1041 à la gloire d'Emma de Normandie, enfin parvenue au sommet de sa puissance. Elle a alors surmonté toutes les épreuves, survécu à tous les régimes et triomphé de la plupart de ses adversaires politiques. Sur le premier folio du plus ancien manuscrit connu de ce texte, figure la remarquable enluminure visible ci-dessus. L'auteur (anonyme) remet son travail à sa commanditaire. On aperçoit sur la gauche d'Emma deux jeunes hommes, qui sont probablement ses fils Hörthaknutr et Edouard le Confesseur (Encommium Emmae Reginae, British Library Add. 33241 f° 4v et 5r).

Emma de Normandie dans les chartes et les documents administratifs

Pour rédiger "Emma de Normandie", il était indispensable d'examiner avec attention la documentation administrative. Les chartes particulièrement, nous offrent une mine de renseignements presque inépuisable.

Une charte est un document émanant d'un personnage important et qui a une valeur juridique. Elle sert essentiellement à confirmer par écrit une donation. Pour lui conférer un caractère incontestable, elle est authentifiée par une liste plus ou moins conséquente de témoins. L'ordre dans lequel les personnages signent la charte, révèle leur rang dans la hiérarchie de la cour. Sous les règnes de ses deux époux successifs, Emma figure toujours en haut de cette liste. Dans les documents authentiques (il existe de fausses chartes), on la trouve sous son nom anglo-saxon d'Ælfgyfu. Le document ci-contre émane du roi Knùtr le Grand et date de 1018. Comme toutes les chartes des rois d'Angleterre de ce temps, elle est rédigée en latin avec des passages plus ou moins conséquents en vieil Anglais. Une transcription intégrale est visible ici. A la demande de sa femme, la reine Ælfgyfu (Emma), Knùtr concède à l'archevêque Ælfstan de Canterbury un petit bois situé dans le Sussex, comté du sud de l'Angleterre. Emma signe en seconde position dans la liste des témoins, derrière l'archevêque Wulfstan d'York, mais avant un collège de six évêques.

Tous les documents administratifs datant de l'époque saxonne son consultables sur le remarquable site Anglo-saxon.net. Nous avons pour notre part examiné un à un les chartes et documents divers datés d'entre 978 et 1066. Nous les avons classés dans des tableaux en y relevant les bénéficiaires, les témoins, les ordres d'apparition. Nous y avons traqué la moindre présence féminine, et plus particulièrement celle de notre Emma. Nous avons ainsi souhaité approcher au plus près son rôle et son rang, déterminer les affaires auxquelles elle fut mêlée et son impact sur les processus décisionnels. Nous y avons rencontré certains des personnages étonnants qui peuplaient son entourage : des secrétaires, des veneurs, des prêtres, des courtisans... Un monde révolu et coloré est réapparu sous nos yeux. Nous espérons lui avoir rendu justice. Parmi cette masse de documentation parfois abrupte, un texte très bref nous a particulièrement ému : il s'agit d'un "writ" (brève mention d'un acte officiel relevée dans un manuscrit) d'Edouard le Confesseur, dans lequel il confirme peu après la mort de sa mère, sa dernière volonté de léguer son domaine de Godbegot aux moines de l'Old Minster de Winchester. La vieille reine l'aimait tout particulièrement et elle vécut là les dernières années de son existence. Vous pouvez le voir ici.

SWG

samedi, 15 janvier 2011

La place des Tribunaux, à Versailles : L'exécution de Landru

Durant la Première Guerre mondiale, plusieurs femmes disparurent de manière fort inquiétante à Paris. Les soupçons se portèrent en 1919 sur un certain Henri Désiré Landru. Après un procès retentissant, cette affaire sinistre connut son épilogue tranchant le 25 février 1922, sur la place des Tribunaux, à Versailles.

Journal « Le Figaro » du 26 février 1922

La justice en marche

«  C'est vendredi, à la fin de l'après-midi, qu'on apprit à Paris que Landru serait exécuté hier matin, à la pointe de l'aube, et déjà le préfet de Seine-et-Oise et le général commandant la place de Versailles prenaient les dispositions d'usage. Des ordres sévères avaient été donnés. Les troupes et les forces de police ne laissaient passer sur la place des Tribunaux et s'approcher de la porte de la prison que les personnes munies du double coupe-file.
Dès 4 heures, le fourgon qui porte les bois de justice arrive devant la prison, et aussitôt M. Deibler et ses aides commencent à monter la guillotine à quatre pas de la porte. Peu après arrivent Me de Moro-Giafferi accompagné de Me Navières du Treuil, et au bout de quelques instants l'avocat général Godefroy les rejoint au greffe du Palais de justice. A 5 h. 45, ces messieurs, auxquels se joignent MM. Béguin, Philippon, Ducrocq, l'abbé Loiselle, le directeur et le médecin de la prison, entrent dans la cellule de Landru. »

« Dernier jour d'un condamné »

« Le condamné, qui s'était couché de bonne heure la veille au soir, est réveillé depuis 4 heures. Assis dans son lit, il semble réfléchir, les yeux grands ouverts. Avait-il entendu les pas des chevaux lorsque le service d'ordre a été établi ?… Et, par conséquent, attendait-il ses visiteurs ?… Il les accueillit avec beaucoup de calme. Ce fut M. Béguin qui s'avança vers lui et qui, lui annonçant que son recours en grâce avait été rejeté, l'exhorta à avoir du courage.

-    Du courage ? dit-il. J'en ai toujours eu, j'en aurai encore.

On l'aide à s'habiller. C'est le moment de la toilette et c'est aussi celui que les magistrats attendent avec une certaine anxiété. On pouvait supposer, en effet, que Landru, devant l’irrémissible, parlerait enfin. Mais il a emporté son secret avec lui dans la tombe. Il refuse d'entendre la messe. M. Béguin lui pose alors la question habituelle, au milieu de l'émotion générale :

-    Landru, avez-vous des révélations à nous faire ?
-    Aucune révélation, répond-il froidement.

Et comme le substitut, sur la prière de Me de Moro-Giafferi, insiste :

-    Mais d'abord, qui êtes-vous pour m'interroger ainsi ? demande-t-il.
-    Je suis le substitut du procureur général.
-    Et bien, réplique le condamné, vous me faites injure car je vous ai déjà répondu une fois.

Puis il remercie avec effusion ses défenseurs.
La toilette est terminée.

-    Je suis prêt, dit-il.

II refuse la cigarette et le verre de rhum qu'on lui offre et, comme on le ligote, il demande qu'on ne le serre pas trop fort.

-    Croyez-vous que ça soit bien utile ? demande-t-il.

La dernière minute est arrivée. La porte de la cellule s'ouvre. Deux aides soutiennent Landru qui s'avance d'un pas ferme suivi de l’abbé Loiselle et de Me de Moro-Giafferi.
Quand il paraît sur le seuil de la porte, un petit jour blême blanchit les murs de la prison. Le condamné se retourne vers son avocat et dit : « Merci de m’avoir accompagné jusqu’au bout. »
Il n’a que quelques pas à faire. Les aides le pousse [sic] sur la bascule. Le corps tombe un peu sur le côté. Il faut une seconde, qui paraît très longue, pour le redresser. Puis, sur un signe de M. Deibler, le couperet tombe. Il est exactement 6 h. 4.
Un fourgon s'avance et emporte le corps au cimetière des Gonards. On le rendra plus tard à la famille, qui l'a réclamé. »

Sans remords

Avant de monter sur l'échafaud, l'avocat de Landru aurait demandé à son client de lui confier enfin la vérité. Avec ce cynisme et cet humour noir qui le caractérisaient, Landru aurait répondu : « Cela, Maître, c'est mon petit bagage... »

SWG

samedi, 1 janvier 2011

Traité de Saint-Clair-sur-Epte : la Normandie a onze siècles d'existence !

À compter de 841, les Vikings entreprirent de ravager systématiquement les côtes de la Manche. Après 70 années de raids et de dévastations féroces, le roi des Francs Charles III (898-923) entreprit de leur concéder une terre, en échange de la paix dans la vallée de la Seine.

L'idée du souverain carolingien était d'une simplicité déconcertante : puisqu'on ne pouvait venir à bout de ces Scandinaves par les armes, mieux valait s'en faire des alliés en leur octroyant légalement la basse vallée de la Seine. Il avait depuis bien longtemps perdu le contrôle réel de ce secteur, même s'il y détenait encore une autorité théorique. Il profita donc de la défaite d'un groupe viking en juillet 911 sous les murs de Chartres, pour entrer en contact avec son chef, un certain Hrólfr (Rollon), et pour négocier avec lui en relative position de force. Selon le chanoine Dudon de Saint-Quentin, qui écrivit une centaine d'année après les faits, on décida après un échange d'ambassadeurs de se retrouver à l'automne au lieudit Saint-Clair, situé la rivière Epte.

Une rencontre pour l'histoire

Chacun s'y présenta au jour fixé. Les Vikings se tenaient sur la rive droite de ce petit affluent de la Seine, pendant que les Francs occupaient la rive gauche. Le roi et le Viking purent enfin se parler face à face. En échange de sa conversion au christianisme, Rollon reçut de Charles le Simple les terres comprises « depuis le fleuve Epte jusqu'à la mer » (« A flumine Eptae usque ad mare »). L'œuvre de Dudon est souvent considérée comme suspecte par les historiens modernes, mais son récit est confirmé par un acte royal datant du 14 mars 918. Il y octroie à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, l'abbaye de la Croix-Saint-Leufroi (Eure)  « à l'exclusion d'une partie de cette même abbaye que nous avons consentie aux Normands, c'est-à-dire à Rollon et à ses compagnons pour la protection du royaume. »

Les frontières définitives

Cette première donation recouvrait peut-être approximativement les actuels départements de la Seine-Maritime et de l'Eure. En 924, Rollon reçut de nouvelles terres du roi Raoul, successeur de Charles le Simple. Selon l'annaliste Flodoard de Reims, « il consentit à ce qu'on augmentât leurs terres, et le traité de paix leur concéda le Maine et le pays de Bayeux. » La formulation sibylline  désigne peut-être le Bessin et l'Hiémois (à peu près le Calvados et l'Orne).
En 933 enfin, Guillaume Longue-Épée (v. 927-942), fils et successeur de Rollon, se vit pour sa part gratifié par ce même roi Raoul de « la terre des Bretons située sur le rivage de la mer ». Il s'agit en fait des diocèses de Coutances et d'Avranches, que le roi Charles le Chauve avait concédé en 867 au roi Breton Salomon. Sans aucune folie du Couesnon, le Mont Saint-Michel devint normand...

La Normandie acquit alors pratiquement ses limites actuelles, seulement augmentée du Passais (région de Domfront) sous le règne de Guillaume le Conquérant (1035-1087), et de la seigneurie de Bellême sous Henri Beauclerc (1106-1135). 

SWG

samedi, 27 novembre 2010

Jeanne d'Arc rencontre le roi Charles VII au château de Chinon

La rencontre entre le roi Charles VII et Jeanne d'Arc dans la grande salle du palais de Chinon, figure parmi les scènes les plus fameuses de l'Histoire de France. Nous avons réuni ici quelques-uns des plus savoureux récits contemporains.

Dans la Chronique de la Pucelle, attribuée à Cousinot de Montreuil, on relève une tentative de tromper la Pucelle sur l'identité de son interlocuteur. La supercherie est  aussi évoquée  brièvement dans le Journal du siège d'Orléans et dans la Chronique de Jean Chartier, dont voici un extrait (légèrement modernisé) :

Et celle-ci venue devant le roy fist les inclinations et révérences acoustumées de faire aux roys comme si elle eust esté nourrie en sa cour. Et en sa soumission et salutation dist, en adressant sa parolle au roy : "Dieu vous donne bonne vie, gentil roy." Malgré qu'elle ne le congnoissoit pas et qu'elle ne l'avoit jamais veu, et qu'il y avoit plussieurs seigneurs pompeusement et richement vestuz et  mieux que ne l'estoit le roy. C'est pourquoi il respondit à ladite Jehanne : "Je ne suys pas celui qui suys roys, Jehanne." Et en luy monstrant l'un des seigneurs, dit : "Voilà le roy !" A quoy elle respondi : "A ! non ! gentil prince, c'estes vous, et non autres".

Une image d'Epinal

La version la plus colorée, celle dont nous avons tous lu ou entendu un jour ou l'autre une adaptation, est l'œuvre d'un greffier de l'hôtel de ville de La Rochelle. Il ne fut pas le témoin oculaire des faits qu'il rapporte, mais il en était indubitablement contemporain :

L'an de grâce mil quatre cent vingt et neuf fut maire de La Rochelle honorable homme sire Hugues Guibert. Item le XXIIIe jour dudit mois de febvrier, vint devers le Roy nostre seigr, qui estoit à Chinon, une Pucelle de l'âge de XVI à XVII ans, née de Vaucouleur en la duché de Laurraine, laquelle avoit nom Jehanne et estoit en habit d'homme : c'est assavoir qu'elle avoit pourpoint noir, chausses estachées, robbe courte de gros gris noir, cheveux ronds et noirs, et un chappeau noir sur la teste. Et avoit en sa compagnie quatre escuiers qui la conduisoyent. Et quant elle fut arrivée au lieu dit de Chinon où le Roy estoit, comme dist est, elle demanda parler à luy. Et alors on luy monstra Monsgr Charles de bourbon, feignant que ce fust le Roy. Mais elle dit tantost que ce n'estoit pas le Roy, qu'elle le recognoitroit bien si elle le voyait, malgré qu'elle ne l'eût jamais vu. Après on luy fit venir un escuier, feignant que c'estoit le Roy. Mais elle devina bien qu'il ne l'estoit pas. Et tantost après, le Roy saillit d'une chambre, et dès qu'elle le vit, elle dit que c'estoit luy et luy dit qu'elle estoit venue à luy de par le Roy du Ciel, et qu'elle vouloit parler à luy. Et dit-on qu'elle luy dit certaines choses en secret, dont le Roy fut bien esmerveillé.

Cette version n'est cependant pas systématiquement confirmée par les témoins de la rencontre interrogés à l'occasion du procès en réhabilitation, tels Maître Réginald Thierry, chirurgien du roi, ou le sire Raoul de Gaucourt. Voici une partie de la déposition de ce dernier :

Il la vit quand elle se présenta à la vue de la majesté royale avec grande humilité et simplicité, comme une pauvre petite bergère, et il entendit les paroles suivantes qu'elle adressa au roi en ces termes : "Très illustre sire dauphin, je suis venue envoyée par Dieu, pour porter secours à vous et au royaume".

Simon Charles, président de la Chambre des Comptes à l'époque de l'enquête, était ambassadeur à Venise au moment des faits. Il a toutefois bénéficié du récit de Jean de Metz, qui avait selon ses dires "conduit cette Jeanne au roi". Voici ce qu'il raconte :

Lorsqu'elle entra au château de Chinon, pour venir devant le roi, celui-ci hésitait encore, suivant l'avis des grands de sa cour, à s'entretenir avec elle ; mais alors on annonça au roi que Robert de Baudricourt lui avait écrit qu'il envoyait cette femme, et que celle-ci avait passé par les territoires des ennemis du roi, qu'elle avait traversé à des gués beaucoup de rivières, presque miraculeusement, pour arriver jusqu'au roi. Pour cette raison le roi fut poussé à l'entendre, et donna audience à Jeanne. Lorsque le roi sut qu'elle venait, il se tira à part, en s'écartant des autres ; mais Jeanne le reconnut bien et lui fit sa révérence. Elle s'entretint avec lui pendant un long espace de temps. Après l'avoir entendue, le roi paraissait joyeux.

Ainsi débuta la fulgurante carrière de Jeanne d'Arc.

Pour aller plus loin :

  • Livre Du Siège d'Orléans à la bataille de Patay, Jeanne d'Arc sur le chemin de la victoire
  • Le château de Chinon sur Richesheures.net
  • On peut consulter l'intégralité des sources relatives à Jeanne d'Arc sur ce remarquable site


SWG

samedi, 4 septembre 2010

Victor Hugo - Demain, dès l’aube…

9 septembre 1843. Victor Hugo et sa maîtresse, Juliette Drouet, font étape à Rochefort au retour d’un voyage dans les Pyrénées. Ils s’assoient à la terrasse du café de l’Europe pour y prendre un rafraichissement et Hugo s’empare d’un exemplaire du journal Le Siècle, qui traine sur une table.

Le grand auteur parcourt rapidement les colonnes du quotidien daté du 7 septembre et ses yeux se fixent avec stupeur sur un article qui lui glace le sang : « On lit dans le Journal du Havre : Un affreux événement qui va porter le deuil dans une famille chère à la France littéraire est venu, ce matin, affliger de son bruit sinistre  notre population qui, parmi les victimes, compte des concitoyens. »  Et Hugo d’apprendre que sa fille Léopoldine a trouvé la mort quelques jours plus tôt au cours d’une tragique partie de canotage en Seine, en compagnie de son mari, Charles Vacquerie, de l’oncle de celui-ci, Pierre Vacquerie, et d’un garçonnet de 10 ans. « On supposa d’abord que M. Ch. Vacquerie, nageur très exercé, avait pu, en cherchant à sauver sa femme et ses parents, être entrainé plus loin. Mais rien n’apparaissant à la surface de l’eau, au moyen d’une seine  on dragua les environs du lieu sinistre, et, du premier coup, le filet ramena le corps inanimé de l’infortunée jeune femme. » Pour Victor Hugo, le monde s’écroule. Léopoldine, Didine comme il la surnommait affectueusement, était celle qu’il préférait parmi ses quatre enfants. Il se rapproche de Juliette, qui commençait à lire les titres du journal Le Charivari : « Mon pauvre bien-aimé se pencha brusquement sur moi et me dit d’une voix sourde et étranglée en me montrant le journal qu’il tient à la main : Voilà qui est horrible ! »

Inspiration funèbre

Pour Victor Hugo, rien ne sera jamais plus comme avant. Son œuvre se teinte d’une profonde mélancolie et nombreux sont les poèmes consacrés à sa chère fille disparue. Le 1er novembre 1846, jour des morts, il écrit :

« Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin;
Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espère;
Elle entrait, et disait: Bonjour, mon petit père ;
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s'asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s'en allait comme un oiseau qui passe. »

Les mois s’écoulent, mais la douleur ne s’atténue pas. Pour le triste quatrième anniversaire du décès, il rédige l’une de ses pièces maîtresses :

« Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur. »

La maison Vacquerie, à Villequier, est aujourd’hui devenue un musée dédié à la mémoire du plus grand des écrivains français. En parcourir les différents espaces laisse l’étrange impression que l’auteur des « Misérables » et de « Notre-Dame de Paris » séjournait ici hier encore.  Sans doute est-il monté ce matin se recueillir et déposer un bouquet de houx vert au pied de l’église paroissiale.

SWG

samedi, 12 juin 2010

22 juin 1940 : L’armistice de la clairière de Compiègne

L’armistice devant mettre un terme à la première guerre Mondiale, fut signé en forêt de Compiègne, dans le wagon-bureau du maréchal Foch, le 11 novembre 1918. Afin de laver ce qu’il considère comme une humiliation infligée à l’Allemagne, Hitler exige de signer l’armistice avec la France au même endroit et dans le même wagon.

On a pour cela ressorti la voiture ferroviaire N°2413 de la Compagnie Internationale des Wagons-lits et des Grands Express Européens, du musée qui l’abritait depuis 1927 et on l’a installée à l’emplacement exact qu’elle occupait dans la nuit du 10 au 11 novembre 1918. Les plénipotentiaires français ne seront pas en mesure de redire quoi que ce soit devant l’affront. Tenter (vainement) d’adoucir les terribles conditions imposées par le Führer, suffira largement à leur peine. La France a les deux genoux à terre : « Vae Victis » (« Malheur au vaincu »).

Le prix de la défaite :

Le 21 juin 1940, Hitler arrive dans la clairière de Rethondes, notamment entouré d’Herman Goering, de Rudolf Hess, de Joachim von Ribbentropp et du général Keitel. C’est à ce dernier que reviendra le privilège de mener l’affaire. Hitler passe ses troupes en revues en multipliant les saluts. Il s’arrête devant la dalle commémorative et se fait traduire par Ribbentrop l’inscription géante : « Ici, le 11 novembre 1918, succomba le criminel orgueil de l’empire allemand vaincu par les peuples libres qu’il prétendait asservir. » Un peu plus loin, le monument érigé en mémoire des libérateurs de l’Alsace-Lorraine a été recouvert d’un drapeau nazi, que le vent tente timidement de soulever.
Hitler grimpe dans le wagon et prend place autour de la table. La délégation française emmenée par le général Huntzinger arrive et s‘installe à son tour. Huntzinger fait face à Hitler. A 15h30 Keitel se lève et lit les conditions d’Armistice. Les discussions vont durer presque toute la journée du 22. Huntzinger est en contact permanent avec le général Weygand, ministre de la défense réfugié à Bordeaux avec le gouvernement. En fin d’après-midi, Huntzinger reçoit l’autorisation de signer. A 18h50, « Ite missa est » (la messe est dite).

Un symbole profané :

La clairière de la forêt de Compiègne fut pendant l’occupation allemande l’objet de bien des outrages. Les allées furent labourées, les monuments démontés et emportés en Allemagne, de même que le wagon. L’abri musée fut rasé. Seule la statue de Foch échappa au carnage. Le wagon avait une valeur symbolique trop forte pour les Nazis. Ils l’exposèrent comme un trophée à Berlin, puis le remisèrent dans une gare de triage et tentèrent enfin de le dissimuler dans un village du centre du pays. A l’approche des troupes américaines, un groupe de soldats allemands obéit aux ordres et mit le feu à la relique.
Dès le 11 novembre 1944, les autorités françaises organisèrent  la première commémoration de la Victoire de 1918 depuis cinq ans. On recueillit la flamme sacrée sous l’arc de Triomphe et des relayeurs portèrent le flambeau jusqu’à la forêt de Compiègne, « pour purifier, ce lieu où l’Allemagne avait cru prendre sa revanche. » Des brasiers illuminèrent la nuit, pour la cérémonie d’exaltation patriotique d’un peuple trop longtemps humilié.
Les pièces des différents monuments furent découvertes en Allemagne et rapatriées. On reconstruisit un abri-musée dans lequel on plaça un wagon identique à l’original, fabriqué dans la même série, en 1913. Il fut meublé avec le mobilier authentique, caché entre 1940 et 1944. Le 11 novembre 1950, la clairière avait entièrement été remise en état.

Vidéos de l'INA :

Vidéo 1 :
La débâcle de l’année 1940, avec le tragique armistice de la forêt de Compiègne. La première partie de la vidéo n’a pas de bande son, mais les images parlent d’elles-mêmes : montée des extrémismes, déclenchement de la guerre, mobilisation, Dunkerque, la Wehrmacht défilant au pied de l’Arc de Triomphe et sur les Champs, Croix gammée flottant au sommet de la tour Eiffel, Compiègne avec le drapeau nazi recouvrant les monuments érigés à la mémoire des combattants de 1914-1918… La seconde partie est un journal d’actualité tentant de convaincre le peuple français que son armée tient bon dans la tourmente.


Vidéo 2 :
Commémorations de l’armistice 14-18 le 11 novembre 1944. Les troupes alliées défilent sur les Champs et la flamme prélevée sur la tombe du soldat inconnu galope de Paris à Compiègne, pour une scène de « purification » patriotique (en fin de vidéo).

SWG

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