Les milliers de visiteurs passant quotidiennement devant mon sarcophage blindé, s’imaginent que mon sourire éternellement figé n’a pas quitté les salles du Louvre depuis la création du musée, à la Révolution. Comme des millions de Français, j’ai pourtant connu l’exode durant la seconde guerre Mondiale.


Dès 1932 et les premiers succès électoraux des nazis outre Rhin, les responsables de la conservation du patrimoine en France établirent une liste des œuvres à évacuer de la capitale en cas de conflit. Je figurais en tête de ce recensement. Je connus une alerte lors de l’invasion des Sudètes par la Wehrmacht, et je pris la route de Chambord en compagnie d’autres trésors prestigieux. La signature des accords de Munich le 30 septembre 1938, mit fin à mon exil et je revins à Paris quelques jours plus tard.

Lorsque la situation dégénéra pour de bon et qu’Hitler et Staline signèrent le pacte germano-soviétique, on ferma le Louvre au public. Avant même que ne fussent tirés les premiers coups de canon sur la Vistule, je regagnais ma maison de campagne en Sologne. Les coïncidences de l’histoire sont parfois étonnantes, puisque je logeais désormais sous le toit du dernier mécène de mon vénérable papa. Je ne restais cependant pas longtemps dans la garçonnière de François Ier et à peine les feuilles des arbres jaunies, je m’installais au château de Louvigny (Sarthe). Le rapprochement des bruits de bottes et le spectre de la défaite rendant le lieu trop dangereux, je me saisis à nouveau de mon bâton de pèlerin pour me réfugier à l’abbaye de Loc-Dieu (Aveyron). Ce n’était là que le début de mes tribulations.

Réfugiée de guerre

Les Allemands connaissaient parfaitement, depuis août 1940, les emplacements des dépôts d’œuvres françaises. Leur chef souhaitait ouvrir un musée consacré à l’art idéal (selon son goût) du côté de Linz, et n’hésitait pas à piller les collections des pays conquis. Il valait donc mieux que je disparaisse, si je ne voulais pas que mon sourire se ternisse en voyant défiler devant moi une foule d’uniformes à la croix gammée. Le 3 octobre 1940, je dormais au musée Ingres de Montauban. Des infiltrations d’eau et surtout la proximité d’un pont et d’une voie de chemin de fer, autant de cibles potentielles pour les bombardiers alliés, précipitèrent un dernier voyage vers le château de Montal (Lot, photo à droite) en mars 1943. On prit là grand soin de moi pendant deux ans. J’étais généralement installée sous une fenêtre, pour être évacuée la première en cas de danger. Parfois même, je dormais sous le lit du conservateur, en tout bien tout honneur évidemment…

Enfermée dans ma caisse, je ne sus pas grand-chose de la suite des événements. La folie des hommes se calma en 1945 et dès le 15 juin je revins à Paris. Ce fut pour moi un plaisir que de retrouver ma cimaise familière et cette tour de Babel que constitue le Louvre. Certains assurent que mon sourire était plus affirmé qu’à son départ. Qui sait…

Exposition à Chambord : « Otages de guerre – Chambord 1939 – 1945 » du 10 octobre 2009 au 2 mai 2010.

Stéphane Gondoin

(Photo : château de Montal - Lot)