En visitant le vieux château médiéval de Montélimar, vous aurez la surprise de découvrir d’étonnantes collections d’art contemporain. Il ne s’agit pas là d’un cas isolé : le prestigieux palais de Versailles par exemple, servit il y a quelques temps de cadre à une exposition d’œuvres de Jeff Koons. Amusement, indignation, intérêt, mépris, le contraste des genres laisse rarement indifférent.

Sous l’Ancien Régime, les souverains et les membres de la classe aisée aimaient à s’entourer d’œuvres d’arts pour montrer leur richesse, leur culture, leur pouvoir et assurer la pérennité de leur mémoire. François Ier accumulait ou commandait de nombreux travaux, depuis la toile de maître jusqu’au somptueux château. Il affectionnait les choses originales et nouvelles, parfois d’un goût particulier, comme les curieux parements en faïences du château dit de "Madrid". Louis XIV ou Napoléon Ier avaient des préférences plus classiques et recherchaient surtout des artistes capables de glorifier leur personne et de témoigner de leurs actions.

L’Etat collectionneur

La République a conservé et institutionnalisé la pratique des commandes d’Etat. Georges Pompidou et surtout François Mitterrand, véritables monarques républicains, ont construit plusieurs monuments marquants. Certains portent aujourd’hui leur nom. L’exposition de Jeff Koons à Versailles ressemble elle aussi typiquement à un fait du prince. Il s’agit là d’une spécificité plutôt française, un cas rare parmi les démocraties occidentales.
Mais il existe aussi des politiques d’achat systématique, pour lesquelles l’Etat et des collectivités locales se dotent de budgets réguliers et acquièrent des œuvres d’art. Ces achats « administratifs » laissent parfois songeur quant au processus de désignation des heureux bénéficiaires de la manne publique. Cet argent du contribuable ne pourrait-il pas être mieux employé ailleurs ? Il est vrai que les artistes s’avèrent parfois de précieux alliés politiques et médiatiques.
Il faut donc trouver des lieux de stockage à ces objets souvent fragiles. Beaucoup dorment dans des réserves. On retrouve aussi certaines sculptures massives et résistantes sur des ronds points, parfois dans des zones industrielles où elles semblent à leur place. Des musées spécifiques sont quelquefois créés, mais il est moins coûteux de meubler un monument aux grandes salles vides.

Contraste des genres

Que penser de ces expositions temporaires ou permanentes d’œuvres d’art contemporaines dans des Monuments Historiques ? Contrairement aux restaurations du type de celle du château de Falaise, il ne s’agit ici que de déposer du mobilier. Accrochées à des cimaises, les œuvres peuvent certes choquer, mais chacun sait qu’elles seront retirées sans dégâts. Le public y est donc généralement moins hostile.
L’exposition Jeff Koons à Versailles a fait couler beaucoup d’encre et les critiques ont fusé. Mais la fréquentation du château n’en a finalement pas été affectée. Dans les monuments moins prestigieux, les collections sont généralement plus médiocres et cela tourne parfois à la farce. Certaines œuvres souffrent particulièrement de la comparaison avec le monument qui les abrite. Dans le palais vénitien qui sert de lieu d’exposition à la collection de François Pinault, le riche décor baroque est ainsi dissimulé derrière des panneaux blancs. Les œuvres contemporaines ne sont donc pas écrasées par la qualité de l’écrin.

Mais que ressentent donc les visiteurs « profanes » au fond de leur âme ? Certains ont parfois traversé des continents pour admirer un monument longtemps rêvé et fantasmé. On imagine leur surprise de le trouver ainsi peuplé d’objets incongrus. Certaines œuvres s’avèrent certes distrayantes, mais elles dénaturent les perspectives et nuisent à la découverte architecturale. La visite d’un monument doit aussi être un moment de dépaysement et de sérénité. Y Introduire ces « curiosités » peut rompre totalement le charme et prendre le caractère d’un humour « tarte à la crème » au milieu d’un film dramatique.

Cyrille Castellant