À l'occasion du XIe centenaire de la fondation de la Normandie ducale, Stéphane William Gondoin vient de faire paraître aux éditions In Quarto « Histoires Normandes, Au temps des Vikings et des ducs de Normandie (820-1204) ». Il contient 65 histoires qui se lisent indépendamment les unes des autres. Voici l'une d'entre-elles : Le naufrage de la Blanche Nef.

25 novembre 1120. Toute la noblesse anglo-normande est réunie à Barfleur, afin d'embarquer pour l'Angleterre où l'on célèbrera en grande pompe la fête de Noël. La mer est calme et rien ne laisse présager l'approche d'un drame.

Alors que le roi Henri s'apprête à grimper sur son bateau, un homme vient vers lui et se prosterne à ses pieds. Le moine Orderic Vital raconte qu'il se nomme Thomas et qu'il se présente comme fils d'Étienne : « [Il] était mon père et toute sa vie il servit le vôtre sur la mer. Ce fut lui qui, sur son vaisseau, le porta en Angleterre, quand il s'y rendit pour combattre Harold ». En conséquence, Thomas revendique l'honneur de compter le souverain parmi ses passagers. Mais Henri s'est engagé ailleurs et il ne veut pas se dédire : « J'ai choisi un navire qui me convient, je ne le changerai pas ; mais je vous confie mes fils, Guillaume et Richard, que j'aime comme moi-même, ainsi que beaucoup de nobles de mon royaume ». Guillaume Adelin (du vieil anglais Ætheling, prince) n'est autre que l'héritier légitime du trône d'Angleterre, et Richard l'un des nombreux bâtards du roi Henri.

Convoyer ainsi le futur roi d'Angleterre ne constitue pas un mince privilège et les matelots en tirent un certain orgueil. Pour fêter l'évènement, ils réclament haut et fort du vin et le prince, sans doute lui-même un peu gris, leur en fait bailler trois muids. Les gosiers se rincent à volonté et les esprits s'échauffent. Une jeunesse privilégiée et braillarde monte à bord de la Blanche Nef. On se moque des prêtres venus bénir le navire et on les chasse à coups de grands éclats de rire. Certains s'alarment de ce chahut et préfèrent prudemment descendre.

Déjà le bateau du roi a pris la mer. On veut le rattraper, montrer que l'on est plus rapide et se livrer à une course à travers la Manche. Dans la nuit éclairée par un mince rayon de lune, les marins saouls comme des barriques appuient fort sur les rames et Thomas le pilote surveille mal son cap. La Blanche Nef s'empale violemment sur un rocher que la marée montante vient juste de recouvrir et sombre aussitôt. « Dans un si grand danger, tout le monde ensemble poussa des cris affreux ; mais l'eau ne tarda pas à leur remplir la bouche, et ils périrent tous également. » À bord de la nef royale, on entend les hurlements sans bien comprendre ce qui se passe et l'on se ronge les sangs.

Parvenu en Angleterre, Henri attend dans l'angoisse l'arrivée de la Blanche Nef. Les heures s'égrènent et la nouvelle du drame gagne enfin la cour. Personne n'ose cependant annoncer au roi la mort de ses fils. Le lendemain matin, un enfant se jette à ses pieds en pleurant « et lui dit que la cause du deuil qu'il voyait provenait du naufrage de la Blanche Nef. » Le choc est rude : Henri vacille et s'effondre sans un mot.

Durant les jours qui suivent, on retrouve les corps méconnaissables de quelques-unes des victimes, mais pas celui de l'héritier de la couronne : « La pourpre et le lin vont pourrir dans le liquide abîme, et les poissons dévorent celui qui naquit du sang des rois. »

Au fil des semaines, nous vous proposerons plusieurs autres « Histoires Normandes »