Mai 841. L'empereur Louis le Pieux s'est éteint un an plus tôt et ses fils se disputent son héritage. Pendant que leurs partisans fourbissent leurs armes pour s'entretuer, d'étranges navires s'engouffrent dans l'estuaire de la Seine.

Nul ne sait où ils vont, ni ce que veulent leurs équipages. Ornés de têtes de dragons, ils remontent à force de rames les paresseux méandres du fleuve, glissant sur les eaux comme des serpents. Cela ne laisse rien augurer de bon. Presque tous les guerriers francs sont au loin, mobilisés sous la bannière du roi Charles le Chauve en partance pour la guerre. La région reste donc sans protection. Les paysans abandonnent leurs champs et se cachent dans les buissons près des berges, pour mieux constater la progression de l'inquiétante colonne navale. La flotte dépasse tranquillement les monastères de Fontenelle (aujourd'hui Saint-Wandrille) et de Jumièges. La veille des ides de mai (14 mai), tous les bateaux accostent au pied de la vieille muraille gallo-romaine de Rouen. Après plusieurs lustres de paix, son entretien a sans doute été jugé superflu et partout elle tombe en ruine. Des centaines de guerriers casqués, armés de haches, de boucliers ronds et d'épées, se ruent à l'intérieur de la ville et la passent au pillage avant de l'incendier.

Une fois le forfait accompli, les navires redescendent le fleuve en prenant leur temps, considérablement alourdis par le poids du butin et des prisonniers. Les Vikings savent bien que les Francs sont incapables de les atteindre dès qu'ils chevauchent leurs « étalons des vagues », comme les nomment parfois les Anglo-saxons. Le raid ne semble par ailleurs pas avoir causé beaucoup d'émoi et devant l'absence de réaction, ils décident de s'attaquer à une seconde cible. Ils ont clairement repéré les deux belles abbayes implantées en aval et les ont gardées pour plus tard. Le 24 mai, ils s'abattent sur Jumièges, terrorisent les moines de l'abbé Thierry, volent tous les objets précieux du sanctuaire et y boutent le feu. Pour éviter de subir le même sort, les religieux de Fontenelle préfèrent s'acquitter le lendemain d'une rançon de 6 livres d'argent.

« Le V des calendes de juin [28 mai], raconte un témoin contemporain, arrivent des moines de Saint-Denis [près de Paris] qui rachètent soixante-huit captifs contre une rançon de vingt-six livres. » Les Vikings destinaient à l'évidence ces malheureux à être revendus sur le marché aux esclaves de quelque place commerciale de l'Europe du Nord. Le 31 mai enfin, les pillards reprennent la mer et le cauchemar s'éloigne enfin. Un certain Vulfardus a entretemps levé de maigres troupes pour venir les affronter, mais il arrive trop tard et « les païens ne cherchent nullement le combat. »

Le raid de 841 est une parfaite illustration de la tactique qui sera employée par les Scandinaves : profiter de leur supériorité navale pour fondre à l'improviste sur un objectif mal défendu, amasser le maximum de butin, mettre le feu pour désorganiser la riposte et reprendre la mer avant d'avoir à affronter l'armée ennemie. Son succès constitue une invitation franche à revenir plus tard...

Stéphane William Gondoin

Ce texte est extrait de l'ouvrage « Histoires Normandes », par Stéphane William Gondoin