Voici notre amie Claude de retour en la bonne ville d'Arlon. Elle y épouse le sire Robert des Armoises, ce qui ne maque pas de piquant pour une jeune femme ayant promis de conserver sa virginité jusqu'au départ des Anglais du sol de France. Le bourgeois de Paris prête au couple deux enfants. Mais pour la jeune femme, la quête de richesses passe obligatoirement par Orléans.

Dans la ville autrefois délivrée par la Pucelle, on se prend à rêver. En 1437 et 1438, les livres de comptes ne contiennent aucune dépense pour les rituelles fêtes de Jeanne d'Arc. La nouvelle s'est répandue dans toute la France : un pari sur la mort ou la vie de Jeanne entre deux habitants d'Arles, est enregistré devant notaire vers 1437.

En 1439, Claude réapparaît dans la région du Mans. Une rémission accordée par le roi Charles VII en juin 1441 à un certain Jehan de Siquenville, nous apprend que deux ans plus tôt il a remplacé à la tête de l'armée de Gilles de Rais « une appelée Jehanne, qui se disoit Pucelle ». Le sire de Rais, autrefois compagnon de Jeanne d'Arc, a depuis longtemps sombré dans la folie et multiplie les sacrifices humains en espérant obtenir le secret de la fabrication de l'or. Il sera exécuté à Nantes en octobre 1440. Piètre garant de moralité...

Orléans à nouveau

Les livres de comptes d'Orléans se montrent de nouveau bavards à l' été 1439. On y note dès le 18 (28 ?) juillet des dépenses pour « dame Jehanne des Armoises ». Elle est sur place le 28 ou le 29. On descend ferme les pintes de vin agrémentées de belles viandes. Claude ressemble à l'évidence beaucoup à Jeanne et maintient l'illusion quelques temps. Rappelons que les Orléanais n'ont connu  leur héroïne qu'une poignée de jours et que dix ans ont passé. Les corps et les visages changent. Le 1er août, Claude des Armoises reçoit 210 livres « pour le bien qu'elle a fait à la ville durant le siège. » Le soir même, alors qu'un banquet va être donné en son honneur, Claude s'est volatilisée « plus tost que ledit vin fust venu ». Le 4 septembre, du vin est encore payé pour Jehanne. Sa présence dans la ville y semble pourtant peu probable. Espère-t-on encore à Orléans ou s'agit-il d'un reliquat de créance du fournisseur ?

Démasquée

Nous retrouvons notre chère aventurière dans les « Hardiesses des grands rois et empereurs » de Pierre Sala au début du XVIe siècle. L'auteur n'est pas un témoin direct, mais il a connu un valet de Charles VII qui lui a raconté la visite d'une « Pucelle affectée, qui moult ressembloit à la première ». Le nom de Claude/Jeanne des Armoises n'est pas avancé, mais la date semble correspondre : « dix ans après » (le couronnement de Reims ou la mort de Jeanne ? Impossible de trancher). Sous la plume de Pierre, le roi se méfie et se cache parmi ses courtisans, rejouant le coup de la rencontre de Chinon. Mais il est reconnu par la jeune femme parce qu'on lui a dit qu'il portait une bottine de cuir spéciale. Charles lui réserve finalement bon accueil : « Dieu sçait le secret qui est entre vous et moy ». Alors la fausse Jeanne craque « et sur le champ confessa toutes les traysons ».

L'odyssée de Claude semble s'achever en 1440 à Paris. Selon le journal du bourgeois, elle est alors traînée « bon gré, mal gré, et fut montrée au peuple au palais sur la pierre de marbre de la grande cour. » L'affaire risque de fort mal tourner si elle ne s'explique pas. Elle devient alors intarissable, raconte que plus jeune elle avait battu sa mère et qu'elle s'était rendue pour expier à Rome. Là elle avait combattu « vêtue comme un homme, et fut comme soudoyer en la guerre du Saint Père Eugène ». Guerrière, cette Claude ! Par bien des aspects elle ressemble à Jeanne, mais elle n'est pas Jeanne. Nul n'est plus dupe dès les années 1450. Il faut attendre le XIXe siècle pour que certains reprennent au sérieux l'histoire de cette imposture.  

L'affaire de Claude des Armoises peut sembler surprenante et elle a fait fantasmer les propagateurs de mythe. Ces histoires d'usurpation d'identité sont pourtant fréquentes au XVe et même au XVIe siècle. Qu'on se souvienne, par exemple, du cas de Martin Guerre.