Pour notre DVD « Le temps de la Révolution Industrielle » il nous a paru intéressant de revenir sur ce projet fou des années 1950.
Cette décennie, dans la foulée de la précédente, est l’objet d’importantes recherches sur les bombes atomiques. La concurrence entre américains et russes est intense. A cette époque on n’hésite pas à faire des essais atomiques en extérieur.

Des ingénieurs atomistes américains, voulant créer des choses plus utiles que des bombes, imaginent des vaisseaux spatiaux à propulsion atomique.
Il faut bien comprendre l’avantage du nucléaire. Pour envoyer la navette spatiale américaine, pesant 100 tonnes, en orbite, il faut environ 2000 tonnes de carburant chimique. Avec un carburant nucléaire, il ne faudrait que quelques kilogrammes… Mais ça, c’est la théorie car il est en fait impossible de faire une réaction nucléaire progressive comme on le voit avec la fusée de Tintin dans « On a marché sur la Lune ». Il faut descendre à un niveau d’énergie beaucoup plus bas comme dans une centrale nucléaire. Le projet NERVA explore cette possibilité entre 1960 et 1972 mais le gain est alors infiniment moindre.

D’où l’idée des savants atomistes de propulser un engin par une succession d’explosions atomiques. Les débris des bombes, transformés en plasma (gaz à haute température), vont frapper un bouclier qui va transmettre le mouvement à l’engin via une série d’amortisseurs. Il y a quand même une limitation, il est impossible de faire de petites explosions nucléaires, donc plus le vaisseau est gros, plus son rendement est meilleur.
En 1957, les Etats Unis se sentent humiliés et menacés par le lancement du satellite russe Spoutnik. L’ARPA (aujourd'hui DARPA) est créée avec la mission d’explorer et de supporter tous les projets les plus innovants. Les savants atomistes en profitent alors pour pousser leur projet de vaisseau atomique : le projet Orion est né. Rapidement des essais concluants sont réalisés avec des modèles réduits et des bombes chimiques.

En 1959 un rapport détaille trois engins possibles. Le premier a un bouclier de 20 m de diamètre, pèse 300 tonnes et est mis en orbite avec 540 bombes de 220 kg. Le second fait 40 m de diamètre, 2000 tonnes et nécessite 1080 bombes de 500 kg pour quitter la Terre. Le troisième fait 400 m de diamètre, 8 millions de tonnes et nécessite 1080 bombes de 3000 kg. On voit bien ici la progression du rapport carburant (bombes) / masse du vaisseau : 40% de la masse pour le premier, 27% pour le second et… 0,04% pour le troisième. A titre de comparaison la navette spatiale serait à 2000%.
L’engin le plus gros, conçu aux limites des techniques de l’époque, est baptisé Super Orion. Ses concepteurs le décrivent comme une arche spatiale. C’est une sorte de planète miniature capable d’abriter des milliers d’habitants en totale autarcie. Il mettrait plus de 1000 ans pour rejoindre l’étoile la plus proche. Son coût peut être estimé à au moins la moitié de celui de la guerre du Viêt-Nam côté américain soit autour de 300 milliards de dollars d’aujourd’hui. Le Super Orion est reconstitué en détail dans le DVD.

Aussi étonnant que cela puisse paraitre, nous disposons depuis plus de 60 ans de la possibilité de construire des engins dignes de films de science-fiction. Mais le projet Orion va buter sur deux problèmes.
Le premier est environnemental, le vaisseau décolle du sol dans une pétarade atomique qui génère des retombées radioactives. En utilisant des bombes H modernes et moins polluantes, les retombées seraient un peu près équivalentes quelques soit la taille du vaisseau. Elles représenteraient 4000 kg soit 17 fois les retombés hautement radioactives de la bombe d’Hiroshima. Rappelons qu’en tous, 520 bombes ont explosés dans l’atmosphère de 1945 à 1980. Les supporteurs du projet répliquent donc que les retombées seraient très dispersées et se mêleraient à la radioactivité naturelle pour être rapidement indécelables. L’argument est peut-être vrai mais a du mal à passer auprès du public.
La NASA, qui reprend le concept au début des années 1960, conçoit alors un vaisseau martien qui est assemblé en orbite par des fusées Saturn V. Les explosions se feraient dès lors dans l’espace, milieu déjà très radioactif.

Se dresse alors le second obstacle, d’ordre politique. Les USA comme l’URSS ne souhaitent pas lancer une ruineuse militarisation de l’espace (ce que Reagan menacera de faire dans les années 1980, mettant l’URSS à genoux mais c’est une autre histoire). Envoyer des milliers de bombes en orbite n’est donc pas considéré comme acceptable.
Mais la vrai raison est sans doute le manque de motivation. La course à la Lune des années 1960 n’avait qu’un but, prouver la supériorité des Etats Unis. L’échec des soviétiques met un terme aux autres projets ambitieux comme les missions martiennes prévues pour les années 1970/1980.
Le Super Orion aurait représenté pour les USA l’équivalent de la Grande Pyramide pour l’Egypte antique : une réalisation couteuse et sans utilité pratique mais apte à mobiliser tout un peuple dans un projet prestigieux sans équivalent. Hélas le rêve des étoiles laissera la place au cauchemar de la guerre du Viêt-Nam.